Migration blues
Par Samuel le lundi 18 août 2008, 15:11 - Portraits croisés - Lien permanent
Arrivé à Marseille en juillet 2004, j'ai été accueilli par des connaissances d'origine rwandaise. Après deux semaines, j'ai eu une place au Centre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale William Booth, connu sous le nom du Foyer de l’Armée du Salut, à Bougainville. Muni d’un visa touristique d'un mois à mon arrivée, j'ai dès lors entamé le long processus de régularisation de mon séjour.
La procédure a été plus longue que je le pensais. En février 2006, mon premier titre de séjour d'un an pour étranger malade, m'a ouvert le droit de chercher du travail. J'ai décroché quelques missions d'intérim sur des chantiers bâtiments et depuis décembre 2006, j'habite un studio trouvé par les éducateurs sociaux du CHRS mais, suite à mon handicap de santé, je ne peux travailler longtemps, d'où les difficultés pour assumer le loyer et l’alimentation.
Depuis mon arrivée, j'ai fréquenté des associations qui s'occupent des personnes en précarité comme moi, et rencontré de nombreuses personnes en difficultés mais avec des parcours différents du mien. Je demandais d'abord un accompagnement pour trouver un travail qui me convienne, et une aide pour survivre. J’ai été ainsi orienté vers Résurgences et intégré l'équipe qu'ils encadrent en janvier 2008.
Ce qui me choque le plus à Marseille, c'est que je n'ai pas un réseau d'amis, avec lesquels nous pouvons nous entraider, partager nos joies et nos peines. Même dans l'immeuble où j'habite depuis plus d'un an, je ne connais personne ; une vieille voisine est décédée : je l'ai appris deux semaines après, et n'ai pas pu participer à ses obsèques pour lui rendre mon dernier hommage. Heureusement, je rencontre quelques personnes grâce à ma participation aux cultes et réunions organisées par l'Eglise du quartier et parfois, notre curé m'invite à partager un apéro ou un repas. De plus, il m'a chargé d'apporter la communion à une voisine malvoyante, à qui je rends souvent visite. Cela me permet de briser la solitude et me sentir en contact humain. Chez moi, seul, je passe ma journée devant la télé, l'ordinateur et j'écoute la radio quand je m'allonge au lit. Le curé m'invite à participer à des réunions ou à des groupes de réflexion sur l'attitude d'un chrétien face à un étranger, mais j'ai du mal à créer des amitiés avec d'autres participants ; c'était pareil avec les anciens pensionnaires du foyer et les usagers des associations que je fréquente : ici, le contact humain est très difficile par rapport à la solidarité que nous vivons en Afrique !
Les migrants de Marseille se rencontrent au sein d'associations de solidarité ou culturelles. Les membres se regroupent principalement sur la base de leurs origines et de leur domiciliation. J'espère que très prochainement, nous, les Marseillais originaires d'Afrique orientale et de la sous-région des grands-lacs (Burundi, Kenya, Rwanda, Tanzanie, Uganda) nous regrouperont aussi dans une association socio-culturelle.
À Marseille, nous sommes quatre familles d'origine rwandaise, on se rencontre très occasionnellement. Mes autres connaissances habitent loin de Marseille, nous communiquons par téléphone ou par mail, très peu de visites. Heureusement que j'ai eu accès à internet depuis mon séjour au foyer, sinon j'aurais claqué à cause de la solitude. Je communique avec la plupart de mes connaissances du Rwanda, de France et d'autres pays par mail, messenger et téléphone, très peu de courriers postes _même si ça fonctionne très bien.
Quand il fait beau dehors, je me promène seul pour contempler la nature que j'adore, mais je reviens angoissé, parce que c'est à ce moment que pèsent sur moi l'éloignement avec ma famille et la nostalgie de mes origines. J'espère qu'avec mon statut de réfugié et ma carte de séjour pour dix ans, j'aurai des possibilités de regroupement familial ; ma fille de dix-sept ans et ma femme me manquent beaucoup !
Je n'aime pas le centre ville de Marseille : les piétons se bousculent entre eux avant de se disputer le passage avec les véhicules. Pourtant, j'aime les marchés quotidiens en plein air du boulevard du Prado, à la Plaine, au Cours Julien, aux Puces, qui me rappellent les marchés africains, où on peut s'approvisionner en produits frais. La diversité d'origines des vendeurs et des clients, maghrébins, européens, asiatiques, noirs, reflète bien l'originalité de Marseille, ville d'immigration où se fusionnent différentes cultures du monde depuis des générations.
Célestin Karera, le 11/02/08.