En-quête d'un lendemain meilleur
Par Samuel le mardi 19 août 2008, 12:49 - Portraits croisés - Lien permanent
D'origine rwandaise, arrivé en 2004 muni d’un visa touristique, Célestin Karera, 44 ans, décide de s’installer à Marseille : « Je voyais, je ne parvenais pas à vivre les séquelles du génocide, psychologiquement ; je ne voulais plus continuer à vivre là-bas. » Au gré de sa recherche d'emploi, en janvier 2008, il rejoint l’équipe enquête de la revue. Acclimatation.
K - Venir en France, c'était un projet pour vous ?
Heu... non non, c'était pas un projet mais je venais souvent ici : d'abord
en 90 pour une formation en télécommunication, en 2003 pour des contacts avec
les entreprises commerciales, et en 2004 quand je suis venu comme touriste, et
je suis resté.
K : Avant votre départ, qu'avez-vous ressenti ?
En fait, ce que je vivais psychologiquement, c'était très dur et je voyais qu'à
cause du traumatisme, peut-être je pouvais vivre mieux ici. Et je sens que je
vis mieux ici qu'au Rwanda, parce qu'ici on a l'optimisme que le lendemain sera
meilleur alors que là-bas, tout peut arriver n'importe quand, n'importe
comment ; c'est pourquoi je me dis que ici, même si je manque ma famille,
si je manque mon environnement social, je suis bien.
K : Quelle est votre situation familiale ?
Je suis marié depuis 1990, j'ai une fille de 16 ans. Ici sur Marseille j'ai pas
de famille, je suis seul. Ma famille est toujours là-bas, en Afrique.
K - À votre arrivée, quelles ont été vos premières préoccupations
?
Bon, ce que trouve l'étranger qui arrive ici : le problème de régulariser
son séjour devient très difficile. J'ai commencé à chercher le papier, au début
j'ai eu un titre de séjour pour un étranger malade mais depuis le mois de
décembre, j'ai eu droit d'asile.
K : Vous parliez déjà la langue française ?
Oui, le français c'est la langue d'école, langue nationale au Rwanda, parce que
nous avons deux langues : la langue locale, le kinérwanda, et le français
.
K : Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
C'est trop, c'est beaucoup, je ne saurais pas vraiment les énumérer : on
court et d'abord, quand tu es seul, le problème d'aller à gauche à droite, sans
papier, sans ressource, c'est très difficile.
K : Avez-vous été aidé ?
Oui oui, quelques associations m'ont aidé et aussi quelques compatriotes
rwandaises qui m'ont orienté ou aidé un peu financièrement.
K - Comment vous êtes-vous logé ?
J'ai d'abord été hébergé par des compatriotes, ensuite au foyer de l'Armée du
Salut à Bougainville, et depuis décembre de l'année 2006, j'ai un appartement
individuel.
K : Vous avez travaillé depuis votre arrivée ?
Pas de suite, j'ai commencé à travailler début 2006. Bon, ici je travaille
comme intérimaire dans le bâtiment.
K : Comment avez-vous trouvé un emploi ?
Oh ! je me suis fait inscrire par les agences d'intérim, et puis ils m'ont
donné des missions d'intérim de un ou deux mois, c'est comme ça que j'ai
travaillé.
K : Où avez-vous suivies vos études, quelle est votre formation
?
J'ai fait mes études du primaire et secondaire au Rwanda. J'ai un diplôme
d'instituteur, et j'ai fait des formations professionnelles.
K : Quel a été votre parcours professionnel au Rwanda
?
Je commençais à travailler en septembre 1981. J'ai travaillé deux ans dans le
service de l'enseignement, au ministère de l'Éducation nationale, huit ans au
service des télécommunications aux ministères des Postes et télécommunications,
deux ans dans une mission des Nations Unies _à ce moment-là j'étais technicien
à la radio FM_ ; encore, je travaille avec des entreprises
commerciales : une qui s'appelle Sécam, et des associations d'énergie
environnement avec lesquelles je collaborais : ENERWA (Energie
Environnement au Rwanda), Electriciens Sans Frontières, qui a son siège à
Nantes mais qui avait des projets au Rwanda, pendant huit ans, mais aussi je
participais à plusieurs projets d'installations d'énergie solaire auprès des
paysans, en collaboration avec les entreprises ou associations, pendant plus de
dix ans.
K : À Marseille, vous avez d'autres activités ?
Quelquefois, oui, je vais dans les associations et comme je suis un peu
impliqué dans le contexte de l'environnement, j'essaie de m'impliquer et de
voir comment je pourrais participer localement.
K : Quel type d'hommes êtes-vous ?
Quel type ? _Je suis très cool, je dirais, c'est tout ; je suis très
relax, très content, tolérant.
K : Est-il difficile de s'adapter à un nouvel environnement, à
une nouvelle vie ?
Oui. Il faut un contexte, je dirais le contexte humain, il faut avoir les
proches avec qui vous pouvez parler, échanger. Quand vous êtes seul, c'est très
difficile.
K : Quelles sont les différences dans les relations et les
comportements sociaux en France et au Rwanda ?
Y'en a beaucoup : ici, en France, les gens sont très individuels alors
qu'en Afrique, les gens sont très solidaires, et puis quand les gens vous
rencontrent, on se salue, on se dit bonjour, on s'entraide. Ici, même quand il
rencontre quelqu'un, heu... c'est inerte, il n' y a pas de contact humain
(rire)... C'est très difficile pour une personne qui a vécu en Afrique jusqu'à
l'âge de 40 ans pour s'adapter à une nouvelle vie ici, au nouveau comportement
humain.
K : Et dans la vie quotidienne ?
La vie quotidienne, quand j'ai du boulot ça va, mais quand je n'ai pas de
boulot, que je restais chez moi dans mon appartement ou bien dehors en
cherchant du boulot, ça devient un peu difficile, parce que je me demande
quelquefois qu'est-ce que je vais manger, qu'est-ce que je vais payer mon
loyer. En dehors de cela, bon, j'ai pas beaucoup de choses… à vous dire.
K : Avez-vous rencontré des amis ?
Oui, y’en a : j'ai un ami Camerounais, j'ai des amis Tchadiens et un, il
est Marocain.
K : Conservez-vous les coutumes traditionnelles
?
Pas beaucoup.
K : Quels sont vos loisirs ?
Mes loisirs, c'est… bon, je fais la lecture, quelquefois je surfe sur Internet,
en dehors je fais le jogging et les R - ballades dans les parcs.
K : Qu'aimez-vous et que n'aimez-vous pas à Marseille
?
Bè, ce qu’y a de mieux, c'est que par rapport à d'autres régions de la France,
le climat est doux. Ce que je n'aime pas, c'est que c'est, je dirais, très
condensé : y’a trop de maisons, on est entre les murs, on n'a pas le
contact... on n'a pas de l'air ; moi qui ai travaillé longtemps auprès des
paysans, les plantations des arbres, dans l'agriculture, quand je passe deux
semaines sans voir le paysage, ça me manque beaucoup.
K : Quel souvenir avez-vous de votre pays ?
Ah ! il y a beaucoup de choses : ici, je ne vois que les maisons,
alors que chez nous on voyait les horizons, les paysages, la nature ; ça
me manque beaucoup. Quand je me rappelle les mêmes projets auprès des paysans
et quand je vois la vie que je mène ici en ville, je vois qu' il y a une très
grande différence. En fait, je manque le contact avec la nature.
K : Vous éprouvez de la nostalgie ?
Bof ! pas beaucoup... Bon, la nostalgie de mon pays, je manque la nature,
ma famille qui est éloignée depuis plus trois ans et demie mais la nostalgie,
comme j'ai quitté, je ne voyais pas pourquoi je pouvais rester, quand je suis
venu je voulais rester, c'est à dire que j'avais le choix, il faut en
assumer.
K : Êtes-vous en contact avec vos proches ?
Oui, je suis en contact régulier avec ma femme, ma fille, ma mère, mes soeurs
et mes connaissances soit par e-mail, téléphone, très peu de courriers
postaux.
K : Êtes-vous retourné au Rwanda depuis 2004 ?
Non, pas du tout.
K : Vos sentiments sur Marseille ont- ils évolué depuis votre
arrivée ?
Oui, ç’a évolué parce que tout au début, j'ai habité dans le quartier du 3ème
arrondissement et là où j'habite, je vois qu’y a une différence ; quand
même dans les quartiers de Marseille, partout ils n'ont pas le même
comportement, ça dépend du quartier là où tu habites.
K : Quels encouragements, soutiens ou bonheurs trouvez-vous
?
Ah ! nous avons plus de calme, plus de paix par rapport à la situation que
nous avons vécue au Rwanda. Le Rwanda est un pays qui a connu le
génocide ; les séquelles de génocide, ça décourage les gens à vivre.
K : Quel bilan tirez-vous de votre installation à Marseille
?
Jusqu'aujourd'hui, je n'ai pas un bilan quantitatif mais qualitatif :
actuellement, au moins, je viens d'avoir une régularisation d'un titre de
séjour à long terme.
K : Vous pensez rester à Marseille ou vous installer ailleurs
?
Tout dépendra du boulot : si je trouve du travail sur Marseille je
resterai, mais si je trouve du travail ailleurs, je suis prêt à bouger.
K : Quelles sont vos rêves et vos projets ?
Mon premier rêve, c'est la réunification de ma famille, c'est-à-dire que ma
fille et ma femme me rejoignent. Mon projet, c'est de travailler pour subvenir
à nos besoins du quotidien, pour avoir de quoi manger, pour que ma fille
parvienne à continuer ses études.
K : Quel message adressez-vous aux personnes qui ont émigré, et
à celles qui souhaitent le faire ?
Bon, les gens qui ont émigré, il faut qu'ils pensent aussi à aider à ceux qui
sont restés dans leur pays d'origine, ceux qui veulent le faire. Il faut aussi
penser et voir pourquoi ils le font, et comment ils vont le faire : il
faut pas le faire soit disant que les autres ils l'ont fait. Et tout
simplement, il faut savoir que l'accueil n'est pas toujours bon.
K : Et aux Marseillais ?
Ah ! les Marseillais, vraiment, comme Marseille c'est une ville qui est
habitée par les gens qui viennent de plusieurs pays, je pense qu'ils sont très
tolérants.
Propos recueillis par Mala Raynal le 31/01/08 ; rédaction : Odile Fourmillier.